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Un colloque franco-québécois du "Care" à Cerisy

« Prendre soin : savoirs, pratiques, et nouvelles perspectives » est l’intitulé du colloque qui s’est tenu du 11 au 21 juin 2010, au Centre Culturel International de Cerisy[1].

Un colloque à dimension effectivement internationale, puisque ayant réuni des participants venus de France que du Québec, mais aussi d’autres pays… A cette variété de pays et d’origines culturelles, s’est ajoutée la diversité des savoirs, et des itinéraires professionnels.

Que signifie le care ?
Care signifie un prendre soin dont l’objectif est d’assurer l’accompagnement du patient soit vers une situation différente, par exemple vers la réinsertion ou vers un « mieux être » - et dès lors, ce prendre soin peut avoir une dimension préventive - soit vers une situation de passage, dont vers la mort.

Tandis que cure signifie soigner, lorsque la fragilité ou la maladie est avérée. Si soigner peut recouvrir une violence faite au corps et à l’esprit de celui qui est en souffrance, parce que lui imposant une façon de voir le monde, le prendre soin est un accompagnement qui vise à rétablir le patient d’abord dans une estime de lui-même, puis dans son univers de croyances et de liens. Ainsi Marc Avelot, à propos du « Rire médecin » - association qui permet l’intervention de clowns auprès d’enfants hospitalisés - affirme t-il que : « Le clown redonne à l’enfant le droit d’être un enfant dans une société et dans un système de santé qui le soumet en permanence à une obligation de performance ».

La « politique du care » est définie par Joan Tronto, comme « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible ». Une telle politique est aujourd’hui, prônée en France, par la secrétaire du parti socialiste. Cependant, ne comporte-t-elle pas le risque d’un enfermement dans la réparation de la souffrance du monde et dans la consolation ? Cette notion de consolation « qui consiste à utiliser les mots contre les maux » dont Robert Lévy a traité, d’un point de vue à la fois philosophique et historique, en nous amenant à douter de la possibilité de cette consolation collective, par rapport aux guerres du vingtième siècle, aux crimes commis contre l’humanité et en nous suggérant de comparer le nazisme a un « anti-care » …

Au regard du vieillissement de la population, des innovations et des pratiques émergent dans le domaine du prendre soin préventif et en particulier, par rapport aux risques futurs de fragilités des personnes, comme en témoignent les offres de gymnastique douce, le design « for all », l’aménagement de certains espaces, telle « La maison ouverte », à l’initiative de Gisèle Bessac, à Paris. Maints exemples d’espaces urbains et d’innovations en termes d’aménagement des espaces publics, ont été fournis. Marion Tillous, géographe, est intervenue sur la conception des espaces de transport, sous l’angle relativement récent, du prendre soin des voyageurs, au sein de la relation de service. Elle remarque à propos du métro parisien que : « Tout se passe comme si, au cours des années 1980 et 1990, la tâche de prendre soin de la personne en déplacement, qui incombait presque fortuitement au personnel en station, est transférée aux espaces de mobilité ». Brice Dury, jeune designer, nous a présenté un diagnostic sensible d’un quartier de Lyon : la Part Dieu, au travers d’une analyse des usages de ses espaces urbains. Sabine Chardonnet-Darmaillac, urbaniste, nous a questionné non sans humour, quant à notre statut de piéton, en nous emmenant sur « Such sentiers urbains, connexions et Hub March ».

Une dimension pluridisciplinaire

La dimension pluridisciplinaire des savoirs indispensables au « prendre soin » des personnes en situation de vieillissement, voire en fin de vie, a été largement abordée tant du point de vue des soignés que des soignants. Ainsi, concernant ces derniers, Anne Perraut-Soliveres, auteure de « Infirmières, les savoirs de la nuit » a apporté un éclairage sur les « oubliées de la nuit » que sont les infirmières de nuit. Ce temps de l’obscur qui, selon elle, « met à mal notre désir d’objectivité »  exacerbe la proximité avec le patient et la culpabilité à son égard. Philippe Zarifian, sociologue qui s’intéresse aux mutations du travail, a mis quant à lui, en évidence « la mise en disparition du travail », au profit des seuls résultats et performances. Il a aussi insisté sur la nécessité de restaurer une éthique du service. Face à la généralisation des systèmes techniques, à la perte de la médiation humaine dans la conception des services, il souligne le sentiment d’inutilité éprouvé par les salariés, leur souffrance au travail, leur démotivation, voire dépression, comme en témoigne la vague de suicides chez France Télécom. Il suggère de prendre en considération la notion « d’intelligence des situations » et déplore que les initiatives des salariés en situation, ne soient pas reconnues…

Le nécessaire décloisonnement  des pratiques

Les infirmiers et les soignants en général, souvent dans un déni d’eux-mêmes, sont en souffrance également. Or cette communauté des soignants a besoin de prendre soin d’elle-même, pour pouvoir prendre soin des autres. Cette nécessité, maintes fois rappelée au cours du colloque, impliquerait comme nous l’avons précédemment mentionné, la création de lieux, de temps de paroles et d’échanges avec l’ensemble des praticiens. Mais elle exige aussi de réinterroger le fonctionnement des lieux du soin, des systèmes de santé, des syndicats et des ordres professionnels qui contribuent au cloisonnement des pratiques et des compétences…

Le nécessaire décloisonnement du prendre soin et des savoirs et savoirs faire qui y sont liés, a été souligné à plusieurs reprises au cours des échanges. En effet, les professionnels de la santé sont souvent cantonnés dans leurs compétences spécifiques, voire pour les médecins, dans leurs spécialités. Il a été déploré que les savoirs transversaux du prendre soin qui s’élaborent en passant du particulier au général, de l’intime à l’universel, de la situation à la globalisation, ne soient pas mis en valeur, ni même formalisés.

La question du statut des professionnels et des bénévoles a ainsi été reposée, au travers de divers exemples et expériences, dont certaines à destination des personnes en situation de vulnérabilité. Ainsi Marc Hatzfeld a-t-il présenté les actions menées par l’Association Santé Bien-être du 93, auprès de populations mises géographiquement à distance, puisque à la périphérie de Paris. Jean-Baptiste de Foucauld a centré son intervention sur le dispositif de l’association « Solidarités nouvelles face au chômage » et Pascal Croset nous a fait part de son expérience de visiteur de prison… Eric Sandlarz, intervenant au Centre Primo Lévi, auprès de victimes de la torture et des violences politiques, nous a proposé de « dévisager la victime » et d’ « envisager le sujet ». Ces différentes  façons de prendre soin des personnes en situation de vulnérabilité font appel à au moins trois catégories de compétences : une compétence clinique, une compétence du « souci de l’autre », une compétence de gestion et de prendre soin des membres de l’équipe soignante.

La question du genre a également été abordée, au regard du poids des femmes, non seulement parmi le personnel infirmier et les soignants professionnels, mais aussi dans le prendre soin informel des siens, au quotidien. Le travail domestique qu’effectuent toujours majoritairement les femmes, malgré leur entrée massive sur le marché du travail, constitue un domaine d’activité non rémunéré, une double tâche dont pâtissent encore les femmes actives. Par rapport au prendre soin des personnes en situation de vieillissement, il  a été rappelé aussi que les « aidants naturels » ou « aidants familiaux » qui interviennent auprès de leurs parents âgés, sont majoritairement des femmes… Si l’image de la mère qui prend soin de son enfant en le berçant dans ses bras a été utilisée, si l’importance du toucher dans les premiers gestes du prendre soin a été mise en valeur par Thomas de Koninck, ont été aussi évoqués les rituels de mort qui sont dévolues aux femmes, telles les pleureuses et le silence, longtemps assigné aux infirmières, dans la subordination exigée par « les hommes en blanc », les médecins … Une intervention de Françoise Gaillard sur « Notre dernière frontière, le corps », a été l’occasion de présenter l’originale publication de L’Oréal sur « 100 000 ans de beauté » et d’en revenir là encore, aux femmes.

La question de la maltraitance des personnes âgées a été également abordée par Lucien Sokolowski, médecin retraité. Ce dernier, d’emblée, fournit l’information suivante qui remet en lumière la centralité de la question du genre dans le sombre « envers du prendre soin » : « La maltraitance des personnes âgées est une violence envers celles-ci. Il s’agit d’un problème social d’une grande ampleur, dont on ne connaît qu’une faible partie. 5% des personnes de plus de 65 ans en seraient victimes, et dans les deux tiers des cas, il s’agit de femmes. Celles-ci sont plus fragiles mais aussi plus nombreuses du fait de leur longévité supérieure ». La personne très âgée, au corps dégradé, souvent incontinente, peut, comme le bébé tyrannique à l’égard de sa mère, exercer parfois sa toute puissance à l’égard du soignant. Elle peut alors susciter non pas de la compassion, ou de l’empathie, mais de la haine,  de la part de certains soignants particulièrement fatigués ou fragilisés.

Une question politique

Le philosophe Frédéric Worms, auteur de l’ouvrage « Le moment du soin », était intervenu dès le début du colloque, sur « Le soin comme orientation éthique et politique dans le moment présent ». Il a situé le soin au point de convergence entre les questions morales et politiques et a traité de la question de l’éthique du soin, en tant que condition de notre vie, de notre survie.

Prendre soin des personnes, de leur santé, de leur bien être, de leur vie, ne peut être dissocié d’un « prendre soin de la société » y compris comme l’a rappelé Aliénor Bertrand « Prendre soin de la nature ? ».

Telle est sans doute l’une des convergences évidentes entre les participants de ce colloque. Dès lors, ont été soulevées d’épineuses questions, telles celle des valeurs de performance, de compétitivité, de concurrence imposées par la logique économique, celle aussi du rôle des techniques et des nouvelles technologies utilisées dans le soin, en tant qu’outils et écrans de la médecine, mettant toujours plus à distance le patient, comme en témoignent l’imagerie médicale et la télé médecine !

Les Actes du colloque sont disponibles sur le site dédié disponibles [1]

[1] Pour tous renseignements sur le Centre culturel international de Cerisy, voir : http://www.ccic-cerisy.asso.fr et pour le colloque concerné http://www.ccic-cerisy.asso.fr/soin10.html


Biographie
Catherine Espinasse, psychosociologue.
De 1986 à 1992 : Directrice des études de marché et de concurrence d’Axa Assurances puis d’Axa France.
Depuis 1993 : Consultante en études et recherches. Réalise des recherches sur les mobilités, les temporalités, dont en particulier, sur la nuit et les âges de la vie. Principales références : RATP, Ville de Paris, SNCF Ile-de-France, Club des villes et des territoires cyclables, FING, PREDIT…
2004/2009 : Chercheuse Associée à l’unité Prospective et Développement Innovant du département Développement et Action Territoriale de la RATP.
Dernières publications :
Auteur de : « Les femmes pro-voiture »  dans « Avec ou sans voiture ? » éditions de La Documentation Française, 2001.
Co-auteur avec Peggy Buhagiar, de : « Les passagers de la nuit - Vie nocturne des jeunes » éditions de l’Harmattan, collection Logiques Sociales, 2004.
Codirige au Centre Culturel International de Cerisy :
-          2004 : avec Edith Heurgon et Luc Giazdzinski, le colloque : «La nuit en question(s) » publié aux édition de l’Aube, 2005.
-          2009 : avec Eloi Le Mouël, Yo Kaminagai, le colloque : « Lieux et liens : espaces, mobilités, urbanités »
-          2010 : avec Véronique Chagnon, Clémence Dallaire et Edith Heurgon, le colloque: « Prendre soin : savoirs, pratiques, nouvelles perspectives »

 
     
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