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Seniors et Solidarité

j_malet_20111028Quelques précisions avant d’observer les comportements solidaires des seniors et d’entrouvrir quelques marges de progression.

Cécile BAZIN et Jacques MALET, respectivement directrice et président fondateurs de Recherches & Solidarités nous parle de « solidarité ». Ce terme leur semble plus juste et moins dévoyé que celui de « générosité » : en effet, celui-ci est employé en diverses occasions (…les formes généreuses d’une personne, la générosité d’un sportif, voire celle d’un cheval de course…) et il perd peu à peu de son sens et de sa force. En revanche, la notion de solidarité, utilisée pour qualifier une attitude qui consiste à agir avec et pour les autres, nous semble ici appropriée. 

En outre, par commodité, et dès lors que cet âge marque assez souvent un changement de vie, nous prendrons le repère des 60 ans pour qualifier les seniors, sachant bien entendu que cela ne signifie en rien un jugement de valeur, et encore moins une barrière fatidique. Précisons d’ailleurs que la solidarité n’attend pas le nombre des années : en effet, si l’attention aux autres et le souci de se mobiliser pour les plus démunis sont réels chez les seniors, ces caractéristiques n’en sont pas moins présentes chez les plus jeunes, parfois sous des formes et avec des intensités différentes.

I - L’épanouissement des comportements solidaires chez les seniors
Que peut-on retenir des derniers travaux menés par l’équipe de Recherches & Solidarités, un réseau associatif de chercheurs réunis pour mieux connaître les différentes formes de solidarité et pour les promouvoir ?
Une forte participation associative : Pour une moyenne générale et stable de 45% des Français adhérant à une association, le résultat chez les plus de 60 ans est nettement plus élevé (52%) : le souhait est alors de partager de bons moments avec les autres, mais aussi de s’enrichir dans des domaines que la vie antérieure n’a pas permis d’aborder. La disponibilité plus importante et le souci de ne pas se trouver seul, constituent aussi de fortes motivations pour adhérer à une association, qu’elle soit plurigénérationelle, ou consacrée aux seniors.

Un bénévolat épanoui : Sous réserves que l’engagement bénévole ne se limite pas à la recherche des responsabilités ou au simple passe-temps, le bénévole de plus de 60 ans est un acteur particulièrement apprécié dans le secteur associatif. Le parcours bénévole se coule en effet dans un parcours de vie : naissant parfois dès le plus jeune âge (18 ans, voire même avant) ; un peu en retrait aux moments les plus intenses de la vie familiale et professionnelle, entre 25 et 45 ans ; relancé lorsqu’en qualité de parents on est sollicité par une association sportive ou culturelle ; il s’épanouit à la fin de la vie active, et au début de ce que nous nommons la vie hyperactive de ceux qui sont engagés bénévolement, très souvent en qualité de dirigeants.

Pour peu que la découverte de la vie associative se soit faite progressivement, au fil des années, pour peu que l’engagement bénévole ait également fait l’objet d’un véritable apprentissage, fait de formation au contact des autres, les plus de 60 ans donnent la pleine mesure de leur expérience et de leur souci des autres. Ils ont également acquis les réflexes qui conviennent dans un milieu qui ne ressemble pas au secteur professionnel, et dans des actions qui n’en sont pas moins exigeantes.

Les associations ont donc raison de mettre à contribution ces bonnes volontés riches d’un parcours bénévole dont on sait qu’il est désormais de plus en plus diversifié.

Pour autant, le démarrage d’un parcours bénévole, à la fin de la vie dite active, peut être un magnifique nouveau départ, pour une vie socialement et humainement riche. Cette situation est finalement assez courante : 30% des bénévoles âgés de 60 à 65 ans se sont lancés dans le bénévolat après 55 ans.

Toutefois, un nouveau retraité, sans expérience de la vie associative et d’un engagement bénévole dans ce secteur, pourra se révéler redoutable pour la structure qui l’accueille, s’il cherche à reproduire sans précaution les réflexes qu’il a acquis au plan professionnel. Pire encore s’il souhaite avant tout à retrouver dans ce contexte une partie du « pouvoir » qu’il a perdu en quittant son environnement professionnel.

La découverte de la vie associative et du bénévolat à 60 ans doit donc être accompagnée par l’association qui souhaite mettre à contribution cette volonté d’agir pour les autres. Elle doit prévoir un accueil adapté, voire un véritable parrainage par un bénévole aguerri.

Le don de sang : Cette forme très spécifique de solidarité permet de donner une partie de soi pour aider les autres. La réglementation très stricte mise en place pour ce type de don fixe, depuis 2009, à 70 ans la limite d’âge au-delà de laquelle il n’est plus possible. Notre observation se bornera à la tranche d’âge des 60-70 ans. A partir d’une moyenne générale de 4% des Français, seulement, donnant leur sang, année après année, les plus jeunes (18-25 ans) sont proportionnellement les plus nombreux, mais ne renouvellent pas beaucoup leurs dons (ils donnent en moyenne 1,3 fois par an). Les plus de 60 ans sont les plus fidèles et les plus réguliers : ils donnent en moyenne près de deux fois par an.[1] Ceci se vérifie tout particulièrement chez les hommes de cette génération, ayant acquis le réflexe de ce don, lors du service national.

On précisera aussi que c’est chez les plus de 60 ans que l’on trouve le plus grand nombre de bénévoles actifs dans les associations de donneurs de sang bénévoles.

Le don en nature : L’enquête récente, réalisée par BVA pour le compte des pouvoirs publics, a permis de mesurer la proportion de celles et ceux qui donnent des vêtements, des jouets, de la nourriture ou d’autres biens matériels, en fonction de leur âge. Quelle que soit la nature de ces dons, la proportion des personnes qui s’y livrent marque un sommet entre 50 et 64 ans, suivi d’un léger retrait au-delà : cette proportion est ainsi respectivement de 20% et de 12,5% pour les dons de livres et de matériel informatique, de 52% et de 41% pour les dons de vêtements et de jouets, et de 37% et de 31% pour les dons de nature alimentaire.[2] Au-delà de 65 ans, on a moins de choses à donner, et il semble que l’on se consacre alors davantage au don de temps et au don d’argent.

Le don d’argent : A l’évidence, la part que donnent les plus de 60 ans est importante. D’une manière générale, quel que soit le montant du don et la régularité du don, ce sont les 50-65 et les plus de 65 ans qui sont proportionnellement les plus nombreux : respectivement 56% et 62%, pour une moyenne générale de 50% environ. Sans minimiser ces efforts de solidarité, indiquons que les personnes de ces tranches d’âge sont généralement moins soumises aux charges de nature familiale.

A partir des déclarations de revenus des contribuables, une analyse permet d’obtenir un reflet très exact de cette forme de solidarité : les plus de 60 ans représentent environ 53% des donateurs et environ 56% des montants des dons déclarés. Les plus de 70 ans représentent à eux-seuls 33% des donateurs et 36% des montants. On observe toutefois une évolution à la baisse de ces pourcentages, au fil des années, sous le double effet d’un pouvoir de don qui semble s’éroder un peu chez les plus de 70 ans, et d’un réel effort des associations pour convaincre davantage les jeunes générations.

Du reste, les très fortes et très fréquentes sollicitations dont les seniors font l’objet, de la part des associations qui collectent, risquent de les mécontenter à terme : nous avons aussi constaté que manifestement nombre de ces sollicitations sont effectuées en pure perte. En effet, 17% de ceux qui donnent globalement entre 45 et 75 euros par an sont sollicités plus d’une fois par mois. Cette proportion augmente à 21% chez ceux qui donnent annuellement entre 75 et 150 euros.

Compte tenu de leur solidarité, et aussi de leur grande fidélité aux associations auxquelles ils donnent, les seniors pourraient se rapprocher de ces associations, et se mettre d’accord avec elles pour des dons une ou plusieurs fois par an, ou encore pour un prélèvement automatique. Cela permettra d’éviter bien des frais non indispensables. De même, dès lors qu’ils sont de plus en plus nombreux à surfer sur Internet, ils peuvent se familiariser avec les dispositifs sécurisés de don en ligne.

Chaque génération peut avoir ses préférences, quant aux causes qui leur paraissent les plus importantes : c’est ainsi que les droits de l’homme, l’environnement attirent plutôt les jeunes générations, l’éducation préoccupe plus particulièrement ceux qui ont des jeunes enfants. De leur côté, sans que ce soit exclusif, les seniors sont plus nettement sensibles aux questions relatives à la santé et à la recherche.

II - Quelques marges de progression

Mieux préparer l’après vie active : Dans « l’engagement bénévole des seniors », Dominique Thierry[3] décrit bien ces situations de transition travail-retraite. Différentes selon qu’elles sont subies ou choisies, analysées consciemment (seul ou en couple) ou bien traversées sans recul, elles aboutissent à des situations et des vécus très différents. Une vie dont le quotidien est finalement peu modifié pour certains ou beaucoup pour d’autres, un emploi du temps qui va du « structurellement trop rempli » au « trop peu rempli », et bien entendu des niveaux de satisfaction et d’épanouissement variant selon ces paramètres. Il évoque aussi le cas des personnes qui vivent la situation paradoxale d’un sentiment d’inutilité sociale et en même temps de refus de s’engager, par méconnaissance de la vie associative ou par crainte d’être totalement sur-occupées, ou encore par repli sur soi.

 Il en vient ainsi à la nécessité d’accompagner individuellement et collectivement les personnes à « gérer » au mieux cette transition et à mener une réflexion sur le choix d’un nouveau projet de vie. Il suggère que les entreprises mettent en place de vrais processus de préparation à la retraite, en particulier dans le cadre de l’obligation légale de négocier des accords collectifs sur la gestion des seniors.

 Aujourd’hui, quatre millions de Français de plus de 60 ans sont engagés bénévolement dans une association, voire dans plusieurs. Si l’on élargit l’observation aux autres sphères du bénévolat (dans les écoles, les mairies, les églises, les syndicats ou les partis politiques…), ils sont environ 6,7 millions : soit près d’un Français sur deux âgés de plus de 60 ans !

Soucieuses de jouer un rôle citoyen, utile aux autres, ces personnes ainsi engagées produisent du lien social, en même temps qu’elles donnent un sens à leur vie, trouvent un meilleur équilibre personnel, et peut-être même selon de récentes études une meilleure santé.

Une belle convergence voit ainsi le jour entre une plus grande disponibilité, des volontés altruistes fortes, le souhait d’entretenir son propre épanouissement personnel et les attentes croissantes de la société telles que le soutien aux personnes les plus fragiles, la formation des jeunes, leur accompagnement dans des activités sportives, culturelles ou de loisirs… L'enjeu est fort au plan individuel comme au plan collectif. Il mérite que les pouvoirs publics et les partenaires sociaux le prennent en compte pour accompagner chacun dans cette étape de la vie.

 Penser aux autres, mais aussi à soi

Parmi les motivations proposées, dans le cadre de notre enquête nationale 2010, deux motivations « pour les autres » ont été choisies : le souhait d’être utile à la société et d’agir pour les autres par environ 76% des bénévoles et la cause défendue, par environ 37%. L’âge des répondants n’entraîne pas de variations significatives.

Il n’en est pas de même pour des motivations pour soi-même, comme le montre le graphique suivant. Nous avons retenu les thèmes de l’épanouissement personnel, du souhait d’appartenir à une équipe, et de l’acquisition d’une compétence.

Quelles sont les raisons de votre engagement bénévole, aujourd’hui ?
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Source : Baromètre d’opinion des bénévoles – Enquête Recherches & Solidarités 2010. Lecture : 60% des bénévoles de 18-25 ans choisissent l’épanouissement personnel comme motivation. Ils sont 35% parmi les plus de 65 ans à choisir cette même motivation.

Ceux qui sont engagés dans le bénévolat savent qu’il contribue significativement à leur propre l’épanouissement personnel. Et pourtant, cette notion est acceptée comme une motivation par une proportion de bénévoles qui faiblit très nettement avec l’âge, de 60% chez les plus jeunes, jusqu’à moins de 35% chez les plus de 65 ans. Comme si ce retour sur l’investissement bénévole devenait peu à peu une sorte d’interdit…

Et l’affaiblissement de ce ressort en fonction de l’âge n’est pas qu’une idée et une simple retenue, puisque l’on constate la même évolution négative, quand on demande aux bénévoles s’ils éprouvent une satisfaction en matière d’épanouissement personnel : ils sont 45% à l’affirmer, entre 18 et 25 ans, et moins de 25%, au-delà de 60 ans.

Dans le même esprit et dans le même sens, la notion d’acquisition de compétences dans le cadre de l’action bénévole est mise en avant par un peu plus de 28% des jeunes bénévoles de 18 à 25 ans, proportion qui faiblit très nettement avec l’âge, pour se situer à peine au-dessus de 5% chez les 60-65 ans et un peu au-dessous de 3% chez les plus de 65 ans.

Pour ces deux ressorts de l’engagement bénévole, cette influence de l’âge prend vraisemblablement sa source dans une attitude conventionnelle, de type « politiquement correct », qui ne correspond pas tout à fait à la réalité. En effet, le dialogue avec les bénévoles montre que la notion d’épanouissement personnel est constante, et même plus subtile encore au fil des années ; que l’acquisition de compétences est continue, et même revendiquée chez les seniors, avec une volonté de bien faire développée plus loin.

Il y a donc un décalage entre ce que l’on ressent et ce que l’on veut faire paraître, voire même parfois entre ce que l’on pourrait vivre et ce que l’on ose s’autoriser. Il y a ainsi un travail considérable à entreprendre, tout particulièrement dans le secteur social, dans lequel ce décalage est le plus important : un travail consistant pour les bénévoles eux-mêmes à se libérer de ce point de vue, et pour les associations à lancer une dynamique dans ce sens. Faute de quoi les bénévoles ne vivront pas leur engagement aussi bien qu’ils le pourraient, et cet engagement continuerait de renvoyer une image peu attrayante pour les bénévoles potentiels. Faute de quoi certaines associations poursuivraient leur vie en circuit fermé, dans une cooptation de personnes plus motivées par le dévouement, parfois à la limite du « sacrifice ».

Le dévouement et l’intérêt pour les autres peut et doit être joyeux, épanouissant, et enrichissant du point de vue des compétences. Dans le cas contraire, le bénévole sera moins heureux, donc moins efficace, et ira sans doute moins loin dans son parcours.

Un autre ressort du bénévolat vient nous montrer que cet objectif est parfaitement accessible : le souhait d’appartenir à une équipe (satisfaction personnelle) est en effet d’autant plus manifesté que l’on avance en âge, par 22% des plus jeunes, jusqu’à 30% des plus de 65 ans. On note du reste dans le graphique que cette proportion, relativement constante entre 40 et 60 ans (25%), bondit à 28% entre 60 et 65 ans et à 30% au-delà de 65 ans, comme un besoin de retrouver plus encore à ce moment-là, les coopérations que l’on a connues dans le milieu professionnel.

Et les satisfactions affichées par les plus de 60 ans viennent également nous rassurer sur le plaisir qu’ils prennent dans l’engagement bénévole : c’est ainsi que le contact et les échanges avec l’autre sont ressentis par les deux tiers des bénévoles de plus de 60 ans, sans différence par rapport aux bénévoles plus jeunes. De même, le plaisir d’être efficace et utile est éprouvé par plus de 60% des seniors. Cette proportion bondit même de 55% chez les 55-60 ans à 62% chez les 60-65 ans.

La convivialité, au sein des associations et du groupe des bénévoles, est une satisfaction choisie par plus de 40% des bénévoles de plus de 60 ans, sans décrochage significatif par rapport aux plus jeunes générations. Et le plaisir de découvrir un univers jusque-là inconnu est choisi par une proportion de 19% des bénévoles de 60-65 ans, qui tranche avec la proportion de 15% enregistrée chez 55-60 ans, en amont, et la proportion de 12% chez les plus de 65 ans, en aval.

 Il y a donc un contraste saisissant, et à corriger au plus vite, entre ce que les seniors s’autorisent à afficher, en termes de motivations pour justifier leur engagement bénévole, et ce qu’ils ressentent véritablement en termes de satisfactions, notamment au virage des 60 ans, au moment d’un nouveau départ favorisé par un engagement bénévole qui va s’épanouir.

 
Biographie

Cécile BAZIN – Jacques MALET
Respectivement directrice et président fondateurs de Recherches & Solidarités.

Cécile BAZIN a participé à la création du Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie (2004) et a fondé avec Jacques MALET le réseau associatif Recherches & Solidarités (2008). C’est la même équipe qui est ainsi passée sous un statut associatif plus conforme à son projet et à son éthique.
Diplômée en droit et en développement local, elle a co-signé la plupart des études nationales publiées depuis sept ans sur les sujets de la vie associative et du bénévolat.
Devenue directrice de Recherches & Solidarités en 2008, elle pilote directement les enquêtes nationales menées auprès des responsables associatifs et des bénévoles. Elle est coauteur des trois ouvrages publiés chez Gualino éditeur : La France associative en mouvement – La France Bénévole – La générosité des Français.
 
Jacques MALET a fondé Recherches & Solidarités, association qu’il préside depuis juin 2008. Docteur en philosophie de l’éducation, haut-fonctionnaire, il a été successivement expert auprès du ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, magistrat auprès de la Cour des Comptes, rapporteur général au Commissariat du Plan et membre du corps préfectoral. Auteur depuis 1995 de l’étude annuelle portant sur la générosité des Français (en lien avec la direction générale des finances publiques), il a coopéré sur un mode bénévole avec la Fondation de France, ATD Quart monde, Médecins du monde. Il est régulièrement consulté sur les sujets touchant aux notions de solidarités en France.


[1] Sources : Coopérations de notre équipe avec l’Etablissement Français du sang. Enquête BVA 2010.
[2] Source : Enquête BVA, réalisée en 2010 pour le compte des pouvoirs publics.
[3] Vice-président de l’association nationale France Bénévolat, auteur de L’engagement bénévole des seniors, une implication réfléchie - octobre 2010.

 
     
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