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Services à la personne : quelles perspectives dans le contexte actuel de crise ?

Pierre Grapin, conseiller scientifique du BIPE, évoque les services à la personne qui connaissent depuis le lancement du plan Borloo à l’automne 2005 un développement exceptionnel.

Même si le bilan à fin 2008 est inférieur à celui annoncé de création de 100 000 nouveaux emplois par an, il n’en reste pas moins très positif : en effet pour les années 2006 et 2007 le rythme de création d’emplois approche la prévision annuelle de 100 000 et l’année 2008 aura permis d’atteindre 84 000 nouveaux postes.

Ces résultats demandent cependant à être corrigés du fait du temps partiel. Lorsqu’on les retraduit en termes de créations nettes d’emploi à temps plein (ETP), l’apport des SAP est alors réduit à 37 000 postes ETP en 2006, 22 000 en 2007 et 26 000 en 2008, mais il reste encore un levier pour l’emploi national puisqu’il représente, selon les années, de 15 à 20 % de la croissance globale de l’emploi dans l’ensemble de l’économie.

La crise que nous connaissons depuis l’automne 2008 a-t-elle changé cette donne ? Trois points qui apportent des éléments de réponse retiennent l’attention : le premier concerne l’évolution récente de l’emploi et de l’activité dans les SAP, le second la spécificité du travail dans ce secteur, le troisième la prise en compte des services émergents dans les années à venir.

Premier point : une résistance certaine dans la conjoncture actuelle.
L’ensemble des grands pays, et singulièrement ceux de la zone euro, traversent une crise sans précédent. Cette crise, d’abord immobilière aux Etats-Unis, s’est diffusée à l’ensemble de l’économie en raison de ses fondements financiers : dans la phase actuelle de mondialisation, l’économie financière a pris le pas sur l’économie réelle. La crise financière de septembre 2008 a donc eu un effet à la fois direct et durable sur les grandes variables de l’économie réelle : consommation, investissement, endettement, exportation, compétitivité et, par voie de conséquence, emploi en tant que première variable d’ajustement.

En France, les chiffres concernant l’activité économique sont nettement orientés à la baisse fin 2008 et début 2009, même s’ils restent meilleurs que ceux de nos partenaires, en particulier l’Allemagne. L’année 2009 devrait s’achever sur une baisse de 2,3% du PIB par rapport à l’année précédente. Le marché de l’emploi est ainsi fortement impacté, malgré les mesures de chômage partiel qui ont amorti la crise. Au total, le nombre total d’heures travaillées en France recule proportionnellement plus que le nombre de salariés. L’ensemble de l’économie devrait perdre 371 000 emplois à temps plein (ETP) en 2009 et le chômage progresser sur un an de 25% : 2,6 millions de personnes seront chômeurs de catégorie A fin 2009, ce qui représente un taux de chômage de 9,1%.

Si le pic de la crise semble avoir été atteint à la fin de l’hiver 2009, faut-il être plus confiant pour 2010 et au delà ? Le BIPE ne le pense pas. En effet, l’environnement plus favorable à la croissance des derniers mois est en grande partie conjoncturel et le résultat des actions de soutien très volontaristes des Etats : la reconstitution des stocks est par nature temporaire, la reprise du commerce mondial ne peut être un substitut à la consommation domestique et les politiques monétaires et budgétaires qui mobilisent des sommes inconnues jusqu’alors devront progressivement laisser place à des politiques plus soutenables à moyen terme. Tous ces facteurs vont peser sur la croissance dans la zone euro dans les années à venir. Pour 2010, le BIPE table sur une croissance molle, de l’ordre de 1,7%, dans un contexte caractérisé jusqu’à mi année par la montée du chômage et des interrogations sur la poursuite de la croissance.

Dans un contexte durablement déprimé, on peut dire que le secteur des services à la personne s’en sort bien. L’ensemble des indicateurs en témoignent. Le meilleur indicateur de l’évolution de l’emploi et de l’activité reste le nombre d’heures travaillées: en 2009, ce nombre aurait progressé de 1,6% (contre 2,7% en 2008) dans les SAP, à comparer au recul de 1,4% des heures travaillées dans l’ensemble de l’économie. Fait important : tous les modes de prestations connaissent une progression des heures travaillées, avec une augmentation plus grande pour l’emploi prestataire (+4,2%) que pour l’emploi direct (+0,9%) ou pour les assistantes maternelles (+1,2%). Finalement, les SAP semblent être le seul secteur créateur net d’emploi en 2009 : avec quelques 17 000 postes ETP créées, ils se distinguent des autres secteurs d’activité économique, y compris des secteurs traditionnellement créateurs d’emploi comme la distribution, l’hôtellerie - restauration et les services financiers. Qu’en sera-t-il en 2010 ? Le BIPE, en se basant sur un modèle de prévision décrivant l’évolution du nombre de salariés, des heures totales prestées et de la masse salariale des salariés des particuliers employeurs estime qu’environ 27 000 postes ETP pourraient être crées en 2010 avec l’hypothèse d’une croissance du PIB de 1,7%. Ce faisant, la valeur ajoutée du secteur devrait croître à nouveau et les services à la personnes représenter près de 1% de la valeur totale générée dans l’économie (contre 0,73% en 2005).

Deuxième point : les services à la personne sont un secteur très particulier
Pour interpréter l’évolution de l’emploi et l’activité dans les SAP, il faut insister sur la spécificité de ce secteur par rapport aux autres secteurs économiques. Cette spécificité, voire cette singularité, apparaît nettement à la lecture de la répartition par âge des salariés des particuliers employeurs. Cette répartition est bimodale et a le profil d’un dos de chameau. Deux populations présentant des caractéristiques socio démographiques différentes composent en effet l’univers des salariés des services à la personne.

La première regroupe de jeunes salariés (10,6% des salariés SAP sont âgés de 20 à 24 ans) ayant des relations intermittentes avec le monde du travail et recherchant, pour la plupart, un revenu d’appoint : cette population est hétérogène sur le plan de la formation et des diplômes ; on y retrouve en particulier des étudiants cumulant études supérieures et emploi et cherchant à financer leurs études ou à compléter leurs revenus par des gardes d’enfant ou des activités de soutien scolaire.

La seconde population est plus âgée que la moyenne des salariés de l’économie : il s’agit d’une population travaillant le plus souvent depuis longtemps dans le secteur des SAP, qui est fidèle à son (ses) employeur (s) direct (s) ou prestataire (s) et qui recherche, à la différence des précédents, un revenu d’existence, si possible pour un travail à temps plein lorsque c’est le souhait des salariés. Cette population, qui travaille fréquemment dans le secteur de l’aide à domicile, possède des caractéristiques socio démographiques relativement homogènes : féminisation massive, part élevée des femmes ayant repris une activité après avoir élevé leurs enfants, faible niveau d’éducation et de formation, part élevée de salariés issus de l’immigration.

C’est cette partition en deux groupes distincts de salariés qui explique la spécificité du travail dans les SAP qui restent encore aujourd’hui pour beaucoup d’observateurs « des activités où les bas salaires sont la norme ». Mais derrière cette assertion qui s’appuie sur des indicateurs calculés à partir de moyennes (plutôt que sur des indicateurs de dispersion), il faut faire la part des choses. On ne peut mettre sur le même plan des salariés ayant travaillé quelques dizaines d’heures dans le secteur au cours de l’année (cas des étudiants salariés) et les personnes exerçant une activité à temps plein ou temps partiel choisi. Or c’est bien la durée du travail cumulée dans le secteur qui différencie les deux populations : si 50% des salariés de particulier employeur ont travaillé moins de 220 heures en 2007, il n’en reste pas moins que 10% ont travaillé plus de 1200 heures, se rapprochant ainsi du nombre d’heures correspondant à un temps plein. Cette situation a bien sûr des conséquences sur les revenus des salariés du secteur : 10% des salariés en direct des SAP ont gagné plus de 12000 euros en 2007, et 5% plus de 15000, alors que dans le même temps un salarié sur deux gagnait moins de 2200 euros.

La très grande diversité de situations dans les SAP montre bien la nécessité de développer la connaissance des activités et des métiers représentatifs du secteur. On ne peut donc que se réjouir de la décision des pouvoirs publics et de l’ANSP de construire un outil barométrique de la qualité et de la professionnalisation des emplois de services à la personne : ce nouvel outil à périodicité semestrielle et opérationnel début 2010, devrait contribuer à apporter des réponses à des questions auxquelles les sources statistiques actuelles ne savent pas répondre.

Troisième point : quels sont les services émergents et quel est leur avenir ?
Les développements qui suivent reprennent les grandes conclusions de l’étude sur les services émergents dans les SAP à un horizon de 10 ans réalisée pour le compte de la DGCIS par le BIPE (mai 2009).

La réflexion prospective s’organise autour de quatre questions à approfondir :
1) Le périmètre des lieux de prestation : ces derniers sont amenés à se diversifier dans les prochaines années.
Le domicile du ménage restera bien évidemment l’espace de référence pour la réalisation des prestations de services à la personne. La raison en est qu’à l’heure actuelle et encore pour de nombreuses années ce sont les femmes qui sont à l’origine de la demande. Confrontées à de multiples contraintes et aux problématiques de la vie familiale, les femmes sont à la fois prescriptrices, ordonnatrices et coordinatrices des interventions à domicile : ceci vaut pour la période post maternité, l’éducation des enfants, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, l’accompagnement de la dépendance et les tâches ménagères. Au-delà des clientèles traditionnelles que sont les couples bi actifs avec enfants, les personnes dépendantes et les seniors, une nouvelle demande pourrait émerger à domicile ou hors domicile pour des activités para scolaires pour des adolescents.

Cependant, une diversification des lieux de prestation devrait s’étendre de plus en plus au lieu de travail. Compte tenu de la montée du travail féminin, le lieu de travail devient un lieu d’intermédiation pour un nombre croissant de jeunes ménages (à travers les crèches en entreprise), de couples biactifs, et de cadres urbains (attirés par les offres des conciergeries d’entreprise). Les entreprises actives en matière de politique de ressources humaines sont particulièrement intéressées dans une période où les politiques de rémunération disposent de très faibles marges de manœuvre : la volonté de garantir l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée peuvent les amener à mettre l’accent sur les éléments annexes de la rémunération comme l’offre de CESU préfinancé, le financement de conciergerie et de crèche en entreprise.

Enfin, en liaison avec l’évolution des modes de vie, de nouveaux lieux de mise en relation voire de prestation effective émergent : sont concernés d’une part les lieux de transport et de mobilité, en particulier lorsqu’on a recours aux transports collectifs, et d’autre part les espaces offerts par la grande distribution.

2) Une offre de services qui s’élargira de plus en plus.
En réponse aux besoins exprimés par les familles, qu’ils soient émergents ou aujourd’hui satisfaits de manière insuffisante, plusieurs nouvelles offres de services sont à l’étude chez des opérateurs de services à la personne. Ces offres indiquent quels seront les services émergents dans les années à venir.

Les nouveaux services s’organisent autour des domaines suivants :
    Les services liés à la mobilité : ce terme inclut tous les services liés au fait de se déplacer ou de voyager : il comprend à la fois les services offerts aux publics fragiles et aux jeunes enfants, mais satisfaisant à des critères d’offre globale et de service de « point à point », les prestations annexes au transport (acheminement des bagages et prestation globale déménagement) et tout le champ des nouveaux services de mobilité (optimiseur de voyage, covoiturage, auto partage,etc.) ;
    Les services liés aux nouveaux modes de vie : appelés par certains services de confort, ces services ont surtout pour but d’aider et de simplifier la vie quotidienne. Ils regroupent les services des conciergeries qu’elles soient d’entreprise ou de quartier, les services de confort et de bien être à domicile tels que la coiffure et les soins esthétiques à domicile, le coaching physique ou sportif à domicile, les autres activités de coaching (en réponse aux besoins croissants des seniors « actifs »), et tous les modes de gardes d’enfant atypiques (notamment à horaires décalés) ;
    Les services liés aux cycles de vie : ces nouveaux services permettent en particulier d’apporter des réponses adaptées à toutes les problématiques liées aux thèmes du vieillissement et de la dépendance. La gamme de ces nouveaux services est donc très étendue: elle comprend à la fois toutes les prestations aux aidants familiaux (en forte progression dans les prochaines années), l’ensemble des services mettant en œuvre les technologies de l’autonomie (veille à distance, téléassistance, télésurveillance), mais également les services proposant de nouvelles formes de collectivité (logement adapté pour des seniors et des étudiants), et les services ayant pour but de maintenir et développer le lien social. Pour ces derniers, l’usage des NTIC doit compléter et non pas se substituer aux relations en face à face : la visio conférence peut cependant être une réponse aux situations de solitude et d’isolement ;
    Les « autres » nouveaux services : sous ce terme sont regroupés les services venant en accompagnement de la vente d’un bien de consommation ou d’équipement et ayant pour but de développer la capacité d’usage de ce bien (par exemple, micro-ordinateur, nouvelles technologies, nouveaux matériaux), les services liés à la domotique et au logement adapté. Sont également concernés les services spécifiques à développer en milieu rural (petite enfance, réponse à la désertification des services publics, etc.).

3) quelles seront les nouvelles populations cibles ?
Une fois listés les services émergents susceptibles d’augmenter le marché global des services à la personne, il reste à voir à quelles catégories de ménages ils s’adresseront en priorité et à estimer le potentiel de croissance du marché auprès des différentes cibles identifiées.

Quatre phénomènes, rappelés ici pour mémoire, influent directement sur le développement du marché. L’allongement de la durée de vie, tout d’abord : cet allongement inclut la période de vie hors situation de dépendance, qui permet à des personnes d’être totalement autonomes jusqu’à un âge très avancé. Ensuite, la vague démographique que connaît depuis plus de 10 ans la France, et qui fait qu’un nombre croissant de familles élèvent un troisième enfant. Une troisième évolution sociétale concerne l’évolution de la famille moderne et la montée de la solitude à tous les âges de la vie : ceci ne vaut pas seulement pour la situation des veufs et des veuves, mais aussi pour celle des divorcés ou des célibataires par choix ou imposé. Enfin, on doit compter sur l’arrivée à l’âge de la retraite des « baby boomers », qui bénéficient de niveaux de revenu et de patrimoine plus élevés que leurs aînés, et qui sont de gros consommateurs potentiels de services à la personne.

Le croisement des nouveaux services avec les catégories de ménages permet d’identifier les cibles de clientèle à potentiel et solvables :
    Une première cible est constituée par les hommes seuls actifs, de plus en plus nombreux et demandeurs d’une grande variété de SAP : leur demande porte sur les offres globales à domicile, les offres « packagées » facilitant la vie quotidienne et les nouveaux services de mobilité ;
    Les autres actifs sans enfants, composés des couples mono et bi actifs et des femmes seules sans enfant, forment un deuxième groupe à potentiel : ils sont eux aussi intéressés par les nouveaux services de mobilité et les services liés aux NTIC, en particulier comme réponse à l’isolement ou au besoin de lien social ;
    La montée des retraités seniors actifs, en bonne santé, à fort pouvoir d’achat et gros consommateurs de SAP, doit bénéficier, pour eux-mêmes ou pour leurs enfants et petits enfants, à tous les services de mobilité, aux offres globales et packagées ainsi qu’aux services favorisant les rencontres et le développement de la vie sociale ;
    Bien évidemment, les besoins des personnes de plus de 75 ans isolées ou en couple, en mettant l’accent sur le maintien à domicile, offrent des perspectives de fort développement à tous les services liés aux technologies de l’autonomie et du soutien à domicile et aux services traditionnels qui doivent proposer des offres globales et personnalisées, y compris pour les situations de dépendance lourde à domicile.

4) la question du modèle économique pertinent.
Selon le potentiel de développement du marché, variable selon le rythme de développement des nouveaux services et des populations cibles, deux scénarios pourraient se dessiner dans les prochaines années. Mais l’un et l’autre sont fortement conditionnés par les contraintes de financement de la protection sociale, en particulier le coût à caractère explosif de l’APA dans le système actuel de financement de la dépendance.

        Le premier scénario se situe dans la logique du développement actuel du marché : c’est celui de la spécialisation, voire le modèle de niche (par type de service/ménage cible). Il permet le maintien de segments « administrés », notamment pour la dépendance et la petite enfance, coexistants avec le développement d’offres complémentaires tarifées au prix réel. Ce scénario est plutôt favorable au secteur associatif, déjà bien implanté et bénéficiant d’un avantage de « premier entrant » : il suppose cependant la pérennité et le maintien à très haut niveau des financements de l’Etat et des collectivités territoriales.
        Le second scénario comporte plus d’innovations et de conséquences sur l’organisation du secteur : c’est celui du développement d’une offre « multiservices » intégrée des grands opérateurs, notamment privés. Ce scénario, auquel s’intéressent les banques et les assurances, met l’accent sur la fidélisation du client « au long de la vie », donc sur le développement d’une offre à large spectre permettant de répondre à tout type de besoin. Ce scénario se prête au développement des systèmes de prépaiement et d’abonnement, mais pourrait signer la fin des services d’intermédiation « purs » (cas de certaines enseignes déjà en grande difficulté).
       Comme le précédent, il a pour condition un haut degré de solvabilisation publique des SAP, à travers les financements de l’Etat et de la protection sociale, complété par les financements de l’assurance dépendance.

Dans le contexte économique actuel, le succès rencontré depuis le début de l’année par le statut d’auto entrepreneur est difficile à interpréter. Sachant que 39% des 300 000 auto entrepreneurs déclarent travailler dans les services aux particuliers (données de l’Observatoire de l’Auto Entrepreneur de novembre 2009), on peut se demander si ce nouveau régime ne relève pas plus de celui du salarié « indépendant » que de celui du créateur d’entreprise de services à la personne « classique ». L’avenir devrait nous le dire dans les prochaines années.

Par Pierre Grapin, conseiller scientifique du BIPE Décembre 2010


Biographie
Pierre Grapin est conseiller scientifique du BIPE. Au cours de sa carrière, il a été directeur général adjoint de l’AGEFIPH (Fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées) entre 1993 et 2004, après avoir été chargé de la sous direction du Budget au ministère de l’Éducation Nationale
Pierre Grapin est ancien élève de l’ENA et titulaire d’un DES en sciences économiques.

 
     
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