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Aide familiale: la voie du voisinage

atanase_perifanNé en 1964, Anastase Périfan est élu à Paris depuis 1989 dans le 17ème arrondissement.

Il est le créateur de la Fête des Voisins et le Président de la Fédération Européenne des Solidarités de Proximité. La solitude vient d’être déclarée « grande cause nationale » par le Premier ministre. La dépendance est le prochain grand chantier gouvernemental. Nous connaissons tous des personnes fragilisées par l’âge, la maladie ou la dépendance.

La complexité de leur condition amène à une interrogation centrale touchant à l’aide familiale : l’accompagnement des personnes isolées ou malades saurait-il se résumer à la seule implication de la famille et de l’État ? L’un et l’autre seraient-ils les acteurs exclusifs d’une solidarité de proximité bien sentie à leur égard ?

Les termes même de la question pourront sans doute apparaître réducteurs. Ce sont pourtant ceux qui animent régulièrement les débats touchant aux rôles de l’aidant, à l’intervention de l’État et à leur nécessaire interaction. Étonnamment, la réflexion semble écarter d’emblée toute forme de soutien qui n’émanerait pas de l’un ou de l’autre. Un peu comme s’il fallait que l’aide familiale «coûte» à tous ceux qui en ont la charge et vis-à-vis desquels pèse in fine une «injonction à agir». Ainsi, à des degrés divers et sous des formes différenciées, la famille et l’État se retrouvent soumis à une obligation d’ordre similaire : obligation morale (pression de la famille, regard de la société…) ou juridique (risque pénal et contraintes…) pour le cercle familial, obligation républicaine (les devoirs du pays, le droit des citoyens…) ou même électorale (justification de l’impôt et du service public) pour ceux qui nous gouvernent. Les liens du sang contre ceux de la nation en quelque sorte.

Sur bien des aspects, ce raisonnement obligataire se rapproche immanquablement de ce que certains gourous du management appellent «la pression d’enjeu», soit une situation où l’objectif, toujours fixé par un Autre – chef, collègue, système, contexte, valeurs… – se doit d’être nécessairement atteint. En dépassant l’individu, sans toutefois le transcender, cette pression conduit pourtant régulièrement à l’échec. Devant l’obstacle obligé, les forces s’étiolent, les esprits se rabougrissent, les moyens finissent par manquer et chacun, désemparé, n’en finit alors plus de rejeter la charge sur les autres quand ce n’est pas la faute.

Qu’on le veuille ou non, la nature humaine et son agrégat collectif que constitue la nation sont d’abord éprises de plaisir plus que de devoir : elles réussissent assurément mieux lorsqu’elles tirent jouissance des actions qu’elles conduisent.

C’est tout le sens du programme «Voisins solidaires» : il propose un système où la «liberté d’agir» est la règle. Chacun y est appelé, alors que rien ne l’y oblige, à se comporter en voisin solidaire, faisant fi de l’anonymat de son environnement ou de ses pulsions égoïstes pour devenir en toute conscience disponible à l’autre.

Si un nombre croissant d’entreprises, de collectivités, d’acteurs institutionnels et sociaux s’engagent à nos côtés, c’est assurément qu’ils sont, comme nous, convaincus que l’on peut innover avec succès en s’écartant des vieux schémas ou des raisonnements trop confortables. Avec leur soutien et l’engagement de milliers – et demain de millions – de Français, le voisin pourra s’affirmer comme le premier et véritable maillon de proximité : au sein de l’immeuble, du quartier ou dans la ville, la promiscuité est évidente, les occasions de rencontres multiples et les interactions aussi fréquentes que naturelles.

On le voit, notre logique est radicalement différente. Elle porte en elle les germes d’un acte transformateur d’une société aujourd’hui encore façonnée par le «devoir»
plutôt que par le «vouloir».Au sein du programme «Voisins solidaires», une vision renouvelée de la responsabilité est à l’œuvre. S’agissant de l’aide familiale, elle n’est en rien utopique : on sait qu’aujourd’hui près de 17 % des aidants de personnes atteintes de pathologies chroniques émanent du cercle amical ou de voisinage1.

Parce que notre démarche peut contribuer à dessiner les contours d’un nouveau modèle de société, notamment pour tout ce qui touche aux questions de santé, notre expérience peut être mise à profit par le législateur, non pour fixer les limites de l’action entre État et famille, mais pour apporter nuance et richesse dans les solutions à développer.

Nos différentes initiatives réalisées dans le cadre ou en amont du programme
«Voisins solidaires» – la Fête des voisins notamment – nous amènent ainsi à trois constats qui peuvent, à des degrés divers, guider la réflexion des pouvoirs publics.

Le premier implique l’exceptionnel gisement de ressources solidaires dont notre pays dispose : partout en France, il existe sur le terrain des réserves extraordinaires de ce qu’autrefois on appelait «la bonne volonté» ou en termes plus modernes de «propension à s’engager». C’est un fait, dès que l’occasion leur en est donnée, la plupart des voisins se mobilisent ! Par exemple, Danielle et ses trois voisines surnommées les «abeilles» s’affairent toute l’année auprès des personnes âgées de leur grand ensemble immobilier parisien. Il y a aussi Henriette qui n’hésite pas, dès que sa santé le lui permet, à donner des cours de français aux tout-petits de son immeuble nancéen.

Pour eux, comme pour beaucoup, l’engagement ne va pas de soi. Et c’est bien parce qu’ils ont été sollicités – c’est-à-dire mis en capacité d’agir – qu’ils ont franchi le pas : parions donc qu’en multipliant les opportunités d’actions, on augmentera d’autant le nombre de ceux qui rejoindront le mouvement. Les freins sont certes puissants mais ils ne sont pas insurmontables. Ils touchent la plupart du temps à la méconnaissance ou à la peur de ne pas savoir faire. Dans ce domaine, la priorité est à une pédagogie active, de nature non seulement à montrer qu’il est possible de s’impliquer mais aussi à expliquer les modalités pratiques et concrètes de cette implication.

Le deuxième constat tient de son côté à l’étonnante satisfaction qu’en retire la plupart de ceux qui s’engagent dans l’aventure. C’est particulièrement frappant dans les enquêtes d’opinion que nous menons : rares sont les voisins qui regrettent le temps passé aux côtés de leurs semblables. Non parce qu’ils sont portés par une pulsion altruiste dont on sait qu’elle ne concerne pas plus de 7 % des Français, non parce qu’ils ont été nourris au lait du scoutisme ou du dogmatisme éducatif ou religieux, mais bien parce qu’ils y ont d’abord et avant tout trouvé un intérêt.

Intérêt : le terme choque et s’agissant de générosité, il n’est guère populaire ; il est pourtant d’une vérité criante. Ainsi, à travers le don posé vis-à-vis de l’autre, nos voisins solidaires ont reçu en retour un contre-don parfois bien plus beau, plus grand, plus séduisant qu’ils n’auraient imaginé… Bien que tabou, le phénomène n’est évidemment pas nouveau. Et pour tous ceux qui en douteraient, les passionnants travaux de l’anthropologue Marcel Mauss2 sur les enjeux cachés de la réciprocité apporteront un éclairage étonnant.

Cela va évidemment à l’encontre de croyances établies et dominantes, telles que les cultivent dans un même élan publicité et mauvaise conscience publique : pour ceux-là, l’acte engagé et généreux relèverait d’abord du sacrificiel, donc particulièrement dur et pénible, tirant de sa pénibilité la grandeur même de son désintéressement.

Au siècle dernier, Nietzsche n’envisageait déjà le «gratuit» ou le désintéressement que comme une émanation divine (3). C’est dire combien cet athée tenait ces notions comme échappant à toute considération humaine. Sans doute le temps est-il venu de dire que l’engagement n’est pas ce geste sinistre et difficile, mais qu’il peut tout au contraire recéler plaisirs, opportunités de rencontres, découvertes des autres comme souvent de soi-même. N’ayons pas peur de le dire : l’aide peut être heureuse ! C’est tout de même plus enthousiasmant. Dans ce changement de paradigme, l’État a évidemment un rôle important à jouer, tant du point de vue de la communication que de la réglementation.

Le troisième constat, enfin, met en avant l’absence patente de cadres suffisamment établis pour que l’initiative généreuse ou solidaire cesse de n’être qu’un geste ou un coup de main ponctuel. De fait, si l’on veut bien s’engager de temps en temps, on n’entend pas le faire tout le temps. En proposant un cadre, nous proposerions alors bien plus que cela : une véritable mission qui donnerait un sens nouveau à l’engagement. Il peut passer par exemple par la reconnaissance du service rendu, par la création de statuts ou le développement de mesures incitatives.

Ces constats nous amènent à des réflexions touchant à la représentation et à la structuration d’une intervention des pouvoirs publics, qui ne doivent pas pour autant nous faire oublier que la liberté n’est pas synonyme d’anarchie. La liberté, dès lors qu’elle est garantie par l’État, doit permettre à chacun d’avoir le choix, indistinctement de sa classe, de sa position, de ses qualités ou de sa force, sinon, elle n’est, comme nous l’enseigne Merlau-Ponty, qu’une «mystification libérale» (4).

C’est la raison pour laquelle il serait aussi illusoire de vouloir faire demain de tous les voisins des aidants… que d’ignorer qu’ils puissent le devenir un jour !

La voie du «voisin» constitue donc une voie complémentaire, en ce sens qu’elle ne saurait se substituer massivement aux deux autres, mais qu’elle propose au contraire un regard nouveau, une redéfinition de l’échelle des valeurs de l’aide familiale. Pris séparément, ni le voisin ni la famille ni l’État ne peuvent tout, mais en les associant, il est sans doute possible d’améliorer la qualité de vie de la personne fragile ou malade. Il faut pour cela que chacun trouve sa «juste» place. Cette place n’est ni arbitraire, ni aléatoire, elle doit au contraire être mûrement réfléchie. Ramenée à l’aide familiale, l’expérience de «Voisins solidaires» nous amène à développer une hypothèse fondatrice qui place la solidarité de proximité à la convergence de trois grandes dimensions répondant aux questions suivantes :

1. Quel est le degré d’implication affective nécessaire dans la réalisation des tâches relevant de l’aide ?

À l’évidence, le suivi de l’observance du traitement n’est pas de même nature que les courses ou le ménage… Selon les conditions de plus ou moins grande «chaleur» dans lesquelles pourront se dérouler ces tâches, elles devront échoir à l’État, à la famille ou au voisinage.

2. Quel est le degré de liberté d’action des différents «aidants» potentiels ?

Il y a fort à parier que plus il sera faible et moins il mobilisera de bénévoles. Les voisins semblent donc d’une certaine manière «convoqués» à une aide qui génère pour eux un véritable agrément : pénibilité réduite, disponibilité possible, reconnaissance et valorisation…

3. Quel est le rapport coût/efficacité de l’intervention ?

Même si elles répondent favorablement aux deux premières dimensions, certaines tâches devront vraisemblablement être écartées au nom du réalisme économique. Autrement dit, il faut inventer une approche qui laisse une large part à la subsidiarité, laissant à l’acteur le plus économiquement pertinent, la possibilité d’agir.

En terme d’aide familiale apportée au malade, ce principe de subsidiarité constitue sans doute une des voies qui permet de répondre de façon nuancée à la question binaire de la répartition des devoirs entre famille et État. Dans cette optique, et réintégrée dans une vision et un dispositif pensé dans sa globalité, le voisin offre sur bien des points une alternative prometteuse. Elle est riche en ressources humaines – qui n’est pas aujourd’hui le voisin d’un voisin ? – autant qu’en opportunités d’actions, liées principalement à la fréquence des contacts et à l’implication des personnes dans leur relation. Sans doute la voie du voisinage mérite-t-elle d’être développée, au sein d’un ensemble de responsabilités où le périmètre d’action de chaque acteur est clairement précisé et appropriable par tous. À terme, cela devrait favoriser tout autant l’efficacité globale que le bien-être de chacun.

Notes
2. MAUSS (Marcel), Essai sur le don : forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, PUF, 2007 (1re éd. : 1925).
3. NIETZSCHE (Friedrich), Crépuscule des idoles, Hatier, 2007 (1re éd. : 1888).
4. MERLEAU-PONTY (Maurice), Humanisme et terreur, Gallimard, 1980 (1re éd. : 1947).

 
     
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