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Menace sur les droits sociaux!

Menace sur les droits sociaux!

Robert CASTEL, sociologue et anthropologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en Sciences Sociales (EHESS), auteur de nombreux ouvrages, dont « La question sociale » (Fayard 1995) et « La montée des incertitudes » (Le Seuil 2009)

Comment expliquez-vous que nous soyons arrivés à la notion de propriété sociale et de droits sociaux ?

On peut appeler propriété sociale un ensemble de droits sociaux qui donne des ressources et des droits aux individus. Depuis la fin du XIXe siècle, il s’est constitué un socle de ressources matérielles et de droits en matière de travail et de protection sociale :le droit à la retraite est un exemple de droit social. Avant sa création, le vieux travailleur devenu incapable de travailler était dans une situation épouvantable, et le droit à la retraite a permis de lui assurer un minimum de ressources. Comment cette notion s’est-elle imposée ?

Elle s’est imposée très difficilement après un siècle de conflits et ces droits se sont principalement épanouis après la seconde guerre mondiale.

Avant l’établissement de ces droits sociaux, les travailleurs, c’est-à-dire ceux qui n’avaient que cette force de travail pour vivre, vivaient dans la pauvreté, sans aucune reconnaissance de leur travail, et sans avoir même le statut de citoyen à part entière.
Il s’agissait des « méprisables et méprisés ». La révolution française a imposé la notion de reconnaissance de l’individu comme notion de modernité. Il est au cœur de la vie sociale et politique, et paradoxalement, la majorité de ces individus (domestiques, ouvriers agricoles…) n’a aucun moyen d’être des individus comme dans la Déclaration des Droits de l’Homme.

Ils ne sont rien socialement et la constitution du droit social a consisté à donner de la propriété de droits aux prolétaires, comme le droit à la retraite par exemple. Des droits assurent la sécurité de l’individu indépendamment de la propriété privée. On peut être privé de la propriété privée et être reconnu socialement, alors que les misérables non propriétaires en étaient privés avant l’établissement des droits sociaux.

La création des droits sociaux a changé la situation de la majorité des travailleurs en fournissant un minimum de ressources et de reconnaissance sociale. La citoyenneté sociale devient le pendant de la citoyenneté politique. On a assisté à une révolution silencieuse dans le statut des travailleurs, tout en restant dans un contexte capitaliste, avec la subordination du salarié mais qui bénéficie de droits forts en échange de cette subordination.

Si ces droits disparaissaient, nous risquerions de revenir à la situation du XIX eme siècle. Or, depuis une quarantaine d’années, on assiste à un processus d’érosion de ces droits. Ils étaient rattachés au travail et l’on observe un affaiblissement de la condition de travailleur : entre le chômage, les emplois précaires et le travail à temps partiel, un nombre croissant de personnes n’a plus de conditions de travail stables pour accrocher cet ensemble de droits.

Ainsi en France, on parle à nouveau de travailleurs pauvres. Bien qu’ils travaillent, ils n’arrivent plus à assurer le minimum pour eux-mêmes et leur famille, et ne peuvent plus associer à leur travail des droits solides, comme le droit à la retraite.

Il y a eu un changement de régime du capitalisme qui s’est produit  vers les années 70. D’un capitalisme industriel, nous sommes passés à un capitalisme plus agressif, exacerbé, qui perçoit ces droits comme un obstacle au libre développement du marché. Dans cette perspective, il faudrait restreindre ces droits pour donner libre cours au marché et à la concurrence.
La contrepartie est l’affaiblissement de ces droits sociaux, de cette sécurité sociale établie à travers ces droits.

Le droit à l’autonomie est-il un droit social ?

Le terme « autonomie » est ambitieux, philosophique. Dans la tradition sociologique, il vaut mieux parler d’indépendance sociale, telle qu’elle est donné par les droits sociaux. Si l’on n’a pas ce socle, on est dans la dépendance du besoin. Il y a un lien entre l’autonomie et les droits sociaux.
La question de la dépendance est devenue essentielle. Les personnes vivent plus longtemps et ne peuvent plus être prises en charge dans le cadre familial, car cela surcharge la famille. Il s’avère donc nécessaire de créer des mesures spéciales à l’égard des personnes dépendantes. C’est une question qui met en jeu la responsabilité de l’Etat.

Les personnes qui sont dans la dépendance sont dans la menace d’être laissés pour compte.
C’est de la responsabilité de l’Etat que soit créé un droit social, et pas seulement quelque chose qui relèverait d’une logique marchande.
Il faudrait que les établissements pour personnes âgées ne soient pas des mouroirs et cela ne relève pas uniquement de ressources de financements privés. Or, il y a un danger actuellement avec les assureurs, car on risque de laisser croupir une partie de la population, celle qui ne pourra pas s’assurer elle-même.

Cela exige un nouveau droit de prise en charge de la dépendance, qui ne serait pas uniquement un texte de loi, mais  qui serait réellement appliqué !
Il faut créer également des aides pour le maintien à domicile, dans la mesure où la famille pourra de moins en moins assurer cette charge, des services de soins à domicile ainsi que des EHPAD où l’on prenne réellement soin des personnes. C’est une exigence minimale qui est dans le prolongement des droits sociaux, car ces personnes sont aussi des citoyens et devraient avoir des droits adaptés à leur état.

Comment articuler aujourd’hui une protection sociale collective et une protection sociale individuelle ?

 La protection sociale a, historiquement toujours été collective. C’est la mutualisation des risques qui permet de protéger les individus. On ne peut pas penser à une protection uniquement individuelle pour protéger les individus. Or le discours libéral actuel prône le « protège-toi toi-même ». Pour ceux qui ont des ressources, c’est la sécurité par la propriété, mais pour ceux qui n’ont pas ces ressources, se protéger soi-même ne signifie rien. Ils doivent être inscrits dans des systèmes de protection. Cette idée de droit social me paraît fondamentale. La protection de l’individu est la conséquence de son inscription dans des systèmes de protections collectives.

A quelles évolutions allons-nous assister ?

Mon dernier livre s’intitule « La montée des incertitudes ».
Il y a une quarantaine d’années dominait une logique du « demain sera meilleur qu’aujourd’hui». On assiste à une montée des incertitudes de nos jours, car les gens ont perdu cette confiance dans l’avenir. Mais aussi l’avenir est incertain. Cela signifie également que le pire n’est pas certain. Il est ouvert.

Il faudrait être prétentieux pour dire vers quel modèle nous allons évoluer. D’un côté le capitalisme est un champ de luttes où il y a des gagnants et des perdants, mais d’un autre côté, tout le monde n’est pas résigné à cela. Il existe dans notre société, des tensions, des luttes sociales et il y a la nécessité d’une volonté politique pour maîtriser les mécanismes du marché.
Plutôt que d’une société du « tous contre tous », nous avons besoin d’une société solidaire avec des droits sociaux assez forts.

En ce qui me concerne, je ne suis pas prophète, mais je crois que cet avenir incertain dépendra aussi de ce que l’on fait aujourd’hui pour tenter d’en maîtriser le cours.

Propos recueillis par Virginie Tasso

 
     
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